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Gergiev, l’architecte symphoniste

Programme:

- Richard Strauss, Vier letzte Lieder

- Gustav Mahler, Symphonie n°5


Münchner Philharmoniker - Valery Gergiev, Diana Damrau



Valery Gergiev


Valery Gergiev vient avec son orchestre munichois pour un programme d’essence post-romantique, et qui oscille avec un caractère plus moderniste dans son style d’écriture. Le chef ossète démontre avec brio sa capacité exceptionnelle de jouer avec la souplesse de l’orchestre. Un orchestre munichois mené d’une main de velours, qui construit une assisse sublime à la voix pour Strauss avant de déchainer toutes les possibilités des pupitres de l’orchestre dans Mahler tout en suivant une architecture toute tracée.


L’œuvre de Richard Strauss étonne par son identité toute romantique, alors qu’il débuta la composition de ce cycle de lieder en 1945. Elle dénote par rapport à sa toute dernière œuvre de l’époque, Metamorphosen, tableau défiguré d’une Allemagne détruite, où la noirceur du désespoir oppresse par une longue et déchirante marche au supplice. Au contraire, les derniers lieder prennent à contrepied ce sentiment de désarroi égaré pour installer un climat d’une angoisse mesurée pour culminer dans une quintessence solaire du chatoiement de la nature.


Malheureusement, cette progression lumineuse, cet éveil printanier qui se termine dans un climat crépusculaire paisible et enchanté, n’est que très peu incarné par Diana Damrau qui peine à exister et imposer son timbre à l’œuvre. Elle fait pâle figure face à la profusion interprétative, qui plaça cette œuvre dans la légende de la musique du Lied. Après tout que faire face à la figure tutélaire de Kirsten Flagstad qui contribua à la première de l’ouvrage en 1950 sous la baguette de Wilhelm Furtwängler, et aux innombrables versions de légende d’Elisabeth Schwarzkopf et Gundula Janowitz en passant par Renée Fleming.


La comparaison est une lente et cruelle mort pour les récentes générations de chanteuses qui ont ouvert la voie à une technique vocale et un choix d’interprétation sujet à caution. La voix mozartienne de Damrau pourrait trouver une certaine place dans le discours quasi anachronique de ce


Diana Damrau


Richard Strauss. Certes son souci quasi obsessif de la parfaite diction l’emporte sur toute volonté d’user du legato, et contribue à un vibrato parfois trop agressif. Le suraigu est quant à lui très peu maitrisé dans le Frühling. Il est assez décevant de constater le manque de grave et la propension trop grande au médium pincé pour une soprano si renommée.


L’ouvrage est cependant sauvé par la direction de Gergiev qui construit seul avec l’orchestre cette profusion de lumière tamisée par des soubresauts mélancoliques, notamment dans les interventions sublimes du premier violon solo. Le crépusculaire soyeux du Im Abendrot est amené par les cordes d’une force paisible et elles laissent la brume angoissante du début dans un état de soubassement notoire. Quelle magnifique transition pour la Cinquième de Mahler.


Après un bref entracte débute la fameuse cinquième symphonie de Gustav Mahler. Les premières notes délivrent la ligne conductrice de Gergiev dans la marche funèbre, Trauermarsch, qui ouvre la symphonie. Car c’est là que réside la complexité et l’émerveillement de cette œuvre, qui cultive l’ambiguïté, vacille en permanence entre la lumière rédemptrice et la noirceur du néant, fatalité d’une mort certaine. Mahler engendre une symphonie qui triomphe dans sa science du clair-obscur. La trompette solo impressionne par les fusions de couleur et d’émotions qu’elle suscite. Elle se pare d’un accoutrement tragique et sombre pour vrombir d’un éclat sonore et triomphal. Le tragique et l’héroïque sont combinés dans une subtile alliance. Les cordes expriment un lyrisme et une élégie qui viennent contrebalancer l’atmosphère des cuivres.



Akseli Gallen-Kallela, portrait de Gustav Mahler, 1907


Le caractère pathétique de cette marche s’esquisse peu à peu. La réexposition du thème par la trompette installe une résignation glaçante de l’homme face à la mort qui frappe méticuleusement avec un caractère implacable et inexorable. La résignation est palpable dans les motifs des cordes et notamment ceux des violoncelles, qui exaltent un sentiment de déploration plaintive devant l’inéluctabilité du drame. Une fanfare de cuivre rayonnant vient ensuite décontenancer ce climat pessimiste dans une forme de prémisse de la résolution du déchirement intérieur et conflictuel. Mais cet atmosphère se déchire dans une attente inquiète transfigurée par des pizzicatos fortissimo des cordes graves d’une abyssale obscurité.


Le stürmisch bewegt est une grande danse infernale émaillée par une espièglerie grinçante, notamment des bois qui donnent une identité macabre et ricanante à cette tempête mortifère. L’angoisse dessinée à la fin du premier mouvement se poursuit d’une manière détournée. Elle devient fiévreuse et s’échauffe dans des tuttis paroxystiques par des crescendos et decrescendos affolés. Dans cette frénésie orgiaque se libère par contraste une immense fanfare avec des cuivres dans une forme de triomphe larvée. Le bouillonnement orchestral fait la part belle aux cors, qui par leur contribution décalée par rapport au ton général du mouvement, prend un caractère burlesque à la limite du grotesque face à cette menace existentielle. Mais cet hymne glorifié à la limite du grandiloquent par une masse sonore que Gergiev maintient à la limite de la saturation est remise en cause. Il effectue une transition, à l’aide de cordes brumeuses, qui initient une nouvelle fois une vague de mystère et d’angoisse eschatologique qui termine le mouvement dans l’expectative absolue. Le Scherzo perd de son ambivalence et de sa complexité sous les doigts vibrants de Gergiev. Ce mouvement devient une valse pastorale avec un cor solo rayonnant de beauté avec un legato sublime et constant. Cette amorce de clarté radiée de lumière est peut être amenée trop directement sans passer par un cheminement contrasté des couleurs sonores. Cette valse viennoise est cependant interrompue par une coda d’une grande violence qui fait office d’un sorte de memento mori.


L’adagietto est surement le mouvement où Gergiev imprime le plus sa patte et son originalité de lecteur. Aucune place n’est donnée pour la rêverie contemplative, où la beauté laisse trop souvent place dans certaines interprétations à une mièvrerie doucereuse. Une approche du chef russe radicale qui galvanise des cordes acerbes et aiguisées pour déchirer un tissu harmonique douloureux et tragique. On entend même des bribes de sons sortir de la bouche de Gergiev, absolument transportés par cette lecture qui fait penser à un adagio de Chostakovitch où à certains passages de la nuit transfigurée de Schonberg. Le dernier accord du mouvement se termine dans un climat de morne plaine. Hélas, ce sombre désespoir est amplifié par un effet sonore qui n’émane pas de la scène. En effet, l’effroi nous saisit lorsqu’une quinte de toux sèche et rauque vient anticiper l’appel libérateur du cor qui amène le rondo final jovial et gai. Ou comment condamner le génie à la superficialité de la médiocrité du quotidien. Ce désagréable sentiment se disperse cependant assez vite grâce à l’engagement de l’orchestre dans un flux quasi ininterrompu de la ligne mélodique qui alterne entre la joie effrénée et le triomphe de l’homme sur la mort avec une coda exubérante. Valery Gergiev et le Münchner Philharmoniker nous ont prouvé une nouvelle fois leur fibre mahlérienne.


Recommandations:


Richard Strauss - Four Last Songs (Herbert Von Karajan, Berliner Philharmoniker & Gundula Janowitz, 1974, 1995, 2016): https://www.youtube.com/watch?v=Wl31xRgId74


Gustav Mahler - Symphonie No. 5 (Herbert Von Karajan, Berliner Philharmoniker, Herbert von Karajan, 1973) https://www.youtube.com/watch?v=aSepvjZzpkg


Gustav Mahler - Symphonie No. 5 (Klaus Tennstedt, NDR Sinfonieorchester, 1980) https://www.youtube.com/watch?v=RuxB-HX45SE


Par Ilyesse Hamra

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